ce blog est celui des éditions ASPECT de Nancy qui se proposent d'éditer des textes de langue française d'écriture contemporaine.
"Poésie Présente", le bulletin de liaison, vient de faire paraître son 48ème numéro.
L'occasion de découvrir des textes d'ateliers d'écriture mais aussi de rendre hommage à deux poètes majeurs, décédés en 2006. Extraits.
Le 10 avril 2006 disparaissaient deux de nos poètes : Jean Grosjean (94 ans)
et Claude Esteban (71 ans). Mais leurs livres demeurent et nous invitent à un dialogue permanent avec eux.
Jean Grosjean
Le questionnement, et aussi bien les convictions qui sous-tendent son œuvre propre, Jean Grosjean, né à Paris en 1912, les a développés à l’écoute des grands textes sacrés, de textes fondateurs comme le Coran ou la Bible dont il a su revivifier, en traducteur admirable, la dimension poétique. Plus l’on suit dans son parcours ce poète de la Foi, maître dans l’art du verset, plus le créateur et le serviteur des textes cités plus haut, se révèlent en lui indissociables.
Volets clos
Je n’étais pas un enfant,
je n’ai pas été un enfant.
Toujours dans ma nuit quelqu’un
que les jeux n’amusaient pas.
Taciturne et laconique
mais intime et lancinant
comme un soir qui tombe..
À la fois presque absent.
Alors qu’en dis-tu mon âme ?
Eh bien va, mon âme.
Romance
Soleil à travers les branches.
Une odeur de fruits tombés.
L’heure en suspens. Le silence.
Mon ombre sur un tronc d’arbre.
La respiration des feuilles
qui vont s’évader de l’arbre.
Peut-être un deuil plus obscur
qu’un fond d’enclos sous les ifs.
N’être que l’odeur des fruits.
N’être que l’heure en suspens.
La porte-fenêtre
Voilure
A l’origine vivre est sans exemple. Or vivre n’est qu’aller, mais à l’origine la vie est seule, et ne peut aller qu’à soi. Et elle rencontre la pire des étrangetés. Vivre est se jeter dans l’étrangeté de sa propre absence et de ne se reconnaître que dans cette inconnue. Le vivant s’aperçoit de sa vie comme d’une exténuation dans une pâleur de neige, mais comme quelqu’un vient par la porte-fenêtre apporter une brassée de lilas.
Extraits : Les Vasistas ; éditions Gallimard.
Esteban
Un poète singulier, un poète à l’écart, un mystique laïque, un universitaire professeur de littérature espagnole à Paris IV
« Une oeuvre qui conjugue mystérieusement la plénitude et le manque »
Le Matricule des Anges n° 73 de mai 2006 consacre une dossier-hommage à ce poète né en 1935 à Paris et trop tôt disparu.
LXVII
On me reconnaîtra, car, même mort, j’aurai de l’herbe sous les ongles. La saveur des glycines dans ma chair. Avoir aimé les mots ne guérit pas, mais prolonge le jour au creux des signes. Questionner le matin, c’est vivre un peu. J’ai vécu. J’ai failli quelquefois tracer la route. J’ai parlé dans la nuit.
Rien ou l’espace
On serait
loin, on oublierait, comme les choses
sont faciles
quand on a tout perdu, quand
on croit que tout est perdu et que
le désespoir
travaille seul, puisqu’il est pur,
on serait loin, on
marcherait et ce serait
un horizon peut-être, où se recueillir.
J’ai des jours
qui ne servent plus, je vous
les donne, ils pourraient
grandir chez les autres, être légers,
soyeux, pleins de soleil, moi, je les mets dans une boîte
grise sous la terre
et je les vois pourrir, prenez-les moi,
faites qu’ils vivent,
qu’ils deviennent des enfants qui jouent.
Extraits : Le jour à peine écrit Editions Gallimard
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